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En traitant la dialectique du politique et culturel au
Maroc, Yahya El Yahyaoui ne mâche pas ces mots, et il est
connu d’ailleurs de ces critiques et ses travaux sérieux. Le
lauréat de l'Ecole Nationale Supérieure des Postes et
Télécommunications de Paris et diplômé de l'Institut des
Cadres Supérieurs de Gestion des Télécommunications,
Montréal, Canada ne qualifie pas ce "pseudo déclin" de
grands intellectuels marocains, une «démission qui traduit
une certaine déception, notamment pour Mohamed Abed Jaberi
ou Abdellah Laroui qui se targuaient d’avoir un projet de
société, ou pour la société», en ajoutant que
l'intelligentsia marocaine a l’impression que la chose
publique relève d’un autre niveau, et elle préfère soit
s’adapter à l’existant pour tirer avantages, soit se retirer
systématiquement et adopter une attitude d’indifférence
Lakoom-info: On a remarqué au cours de ces dernières
élections, un "retour" mitigé de quelques intellectuels et
chercheurs dans la scène politique, en s'engageant comme
candidats avec quelques partis politiques, surtout côté
parti de l'authenticité et de la modernité (P.A.M) et le
parti Justice et Développement (P.J.D). Peut-on stipuler que
ce "retour" tant attendu, peut "enrichir" l'action
politique, ou s'attendre plutôt à une "absorption" du rôle
de l'intellectuel ou du chercheur au profit du poids de
politique ?
Yahya El Yahyaoui: Il est difficile de répondre à cette
question de façon directe et tranchée, car elle renvoie non
seulement à la relation entre la politique et la culture,
entre le monde de la production du savoir et celui relatif à
la l’exercice du pouvoir, mais renvoie aussi à la fameuse
thèse d’Antonio Gramsci sur l’intellectuel organique.
S’il est vrai que l’homme politique doit être instruit, aux
diapasons de l’actualité culturelle, et attentif aux
dynamiques sociologiques en cours, il n’est pas moins vrai
qu’il devrait être aussi porteur sinon d’un projet culturel,
du moins imbu par une certaine idée de la culture.
Je pense que l’intégration, par certains universitaires et
hommes de lettres, du monde de la culture, appelle quelques
observations:
- La première est qu’il s’agit d’une simple cooptation de la
part des partis politiques, et de l’Etat en général, et non
pas d’un choix délibéré fait par ces chercheurs en fonction
de telle ou telle conviction. La preuve en est qu’on ne
constate cela qu’à l’approche des élections, c'est-à-dire
lorsque les partis veulent se montrer ouverts au monde des
lettres et de la culture, ou en faire un instrument de
propagande.
- La seconde observation pourrait être significative d’une
simple tentation faite par l’ «élite culturelle» pour
accéder à un statut qui semblerait difficile d’atteinte sans
passer par les rouages de la politique. La preuve en est
encore une fois, qu’une grande partie des ministres, des
ambassadeurs, des consuls ou des directeurs des grandes
entreprises ou autres, n’ont pu l’être qu’empruntant les
domaines politiques ou forts de l’aval des partis auxquels
ils appartiennent.
- La troisième observation est que la relation entre le
monde de la politique et le monde de la culture est à sens
unique, c'est-à-dire du second au premier et non l’inverse.
D’ailleurs, les universitaires ayant intégré la politique,
ont préalablement à cela quitté l’université, et quand ils
ont échoué, ils n’ont pu la réintégrer, encore moins renouer
avec le peu de crédibilité qu’ils avaient auparavant.
Par conséquent, je pense que si en général l’arrivée des
intellectuels et chercheurs pourrait enrichir et animer le
débat politique, ce n’est nullement le cas pour le Maroc, où
c’est l’intérêt personnel qui prime et prédomine. Vous
n’avez d’ailleurs, pour vous en convaincre, qu’à voir ce
qu’est advenu de l’élite intellectuelle de l’USFP, du PPS
entre autres.
C’est pour dire, en somme, que la politique au Maroc a
appauvri la culture.
Lakoom-info: Comment peut-on expliquer ce "grand silence" de
l'intelligentsia marocaine, pour ce qui concerne les grands
défis auxquels le Maroc doit faire face de nos jours, que ce
soit du côté des idées politiques, économiques, ou autres ?
Yahya El Yahyaoui: Je ne pense pas que cette attitude relève
du silence, il s’agirait plutôt d’une démission pure et
dure. Quand ce sont les technocrates des ponts et chaussées,
des mines, des télécommunications, qui font et défont les
politiques publiques, qui établissent les politiques
d’éducation et d’enseignement, qui définissent les grandes
orientations des entreprises publiques, et qui veillent au
sort, ces dernières années, des grandes fédérations
sportives et culturelles, quand vous voyez cela, comment
voulez vous que cette «intelligentsia» s’intéresse aux
problèmes du pays, encore moins à l’invention de solutions
de nature à le repêcher de ses crises multiples et
protéiformes?
Et quand vous voyez des analphabètes qui siègent au
parlement, qui président aux destinées des villes et des
campagnes, et qui n’ont de compte à rendre à qui que ce
soit, quand vous voyez cela, comment voulez vous que cette
intelligentsia mette au devant des idées, jugées d’avance
élitaires et sans rapport avec les «grands choix du pays»?
Elle a l’impression, et peut être même la certitude, que la
chose publique relève d’un autre niveau, pas le sien en tout
cas, et par conséquent, elle préfère soit s’adapter à
l’existant pour tirer avantages, soit se retirer
systématiquement et adopter une attitude d’indifférence.
Elle a peut être raison, mais je ne m’y identifie le moindre
du monde. Il faudrait faire son travail au-delà de ces
pesanteurs. Autrement, si on ne peut rien contre eux, on
peut tout faire sans eux.
Lakoom-info: On assiste aujourd'hui à un "pseudo déclin" de
grands intellectuels marocains, tels Mohamed Abed Jaberi,
Abdellah Laroui, le défunt Abdelkebir Khatibi, et autres, si
on exclut bien sur ce que d'autres réalisent en guise de
travaux et recherches. Est-ce qu'on assiste à une version
marocaine de "la trahison des clercs", comme stipulait
Julien Benda ?
Yahya El Yahyaoui: Je ne suis pas sûr qu’il s’agirait, pour
les cas cités, de trahison. C’est plutôt une démission qui
traduit une certaine déception, notamment pour Jabri et
Laroui qui se targuaient d’avoir un projet de société, ou
pour la société.
C’est dire, d’un autre côté, la difficulté à reproduire les
exemples types d’un Sartre, d’un Bourdieu ou d’un Abdelwahab
Messiri, le contexte marocain étant un formidable rouleau
compresseur qui broie tout ce qui est en son chemin.
(Site web:
www.elyahyaoui.org)
Hamada Mountasir
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