Jeudi 11 Mars 2010  

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BURQA, IDENTITÉ... ET RÉGIONALES
Un dessein à peine voilé

Il a été décidé, lors du séminaire gouvernemental réuni par le Premier ministre François Fillon lundi 8 février pour « tirer les premières conclusions du débat sur l’identité nationale », de confier désormais ce débat à une « commission de personnalités ». Disons-le clairement : c’est là, à notre sens, un aveu d’échec à peine déguisé de l’initiative lancée par Éric Besson.

Et contrairement à ce que l’on serait tenté de croire, la reculade ne porte pas seulement sur la forme. Si l’on admet qu’un débat est public ou n’est pas un débat, l’on conviendrait ici, en effet, que c’est bien son opportunité même que l’on semble revoir à la baisse.

L’opposition ayant unanimement demandé le retrait de ce débat, ainsi que nombre de voix dans la majorité et dans l’opinion, cette « commission de personnalités
» a tout l’air, donc, d’un candide subterfuge à l’effet de calmer le jeu sans trop paraître plier l’échine.


Mohammed CHOUAKI
Directeur de la publication

Les autres mesures annoncées (lire page 11) corroborent encore plus cette impression que donne le gouvernement de vouloir au moins commencer à chercher une sortie honorable. Relevant toutes, ou peu s’en faut, de l’instruction civique pure et simple plutôt que d’une quelconque ébauche de définition spéciale de l’identité, ces mesures auraient pu aussi bien être concoctées dans le silence et le calme feutré d’un bureau de ministère.

Pour parler juste, avait-on vraiment besoin de remuer tant de noires passions pour imaginer, par exemple, qu’« À l’école, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen devra être affichée dans chaque classe et le drapeau tricolore devra être effectivement apposé sur chaque établissement » ou encore que « Les élèves seront munis d’un ‘‘carnet de jeune citoyen’’ et leur apprentissage de l’éducation civique sera renforcé, avec la mise en exergue des ‘‘références partagées de notre histoire’’ » ?

À l’issue de ce séminaire, qui a bouclé l’affaire en quelques petites heures qui n’ont pas dû être trop épuisantes puisqu’en réalité il n’a fait que reprendre des mesures proposées pour l’essentiel par Éric Besson, l’on apprend enfin que Nicolas Sarkozy s’exprimera sur le sujet en avril. La grande nouvelle ! À moins que le chef de l’État ne fasse en sorte que le massacre cesse, gageons qu’il n’apportera pas une meilleure définition de l’identité que celle formulée par Jamel Debouzz, au tout début de ce débat, en réponse à la question de savoir s’il se sentait plus marocain ou français : « Je ne peux pas choisir entre Papa et Maman », répondait alors l’humoriste.

Dans son essai « Identités meurtrières », paru il y a une dizaine d’années, l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf ne disait pas moins, en notant : « Depuis que j’ai quitté le Liban pour m’installer en France, que de fois m’a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais ‘‘plutôt français’’ ou ‘‘plutôt libanais’’. Je réponds invariablement : ‘‘L’un et l’autre !’’ Non par quelque souci d’équilibre ou d’équité, mais parce qu’en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, (...) » Le Goncourt 1993 pour « Le Rocher de Tanios », écrivait aussi : « L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence ».

Et le rapprochement entre les propos des deux artistes ne s’arrête pas là… À dix ans d’intervalle, l’humoriste et l’écrivain, de cultures d’origine différentes, voient, au travers de la question identitaire quand elle est biaisée, exactement le même risque.

Jamel Debouzz, invité, le 26 janvier sur France Inter, à donner son avis sur le débat lancé par Éric Besson, ne s’est pas senti tenu de tourner sept fois la langue dans la bouche pour dire : « Pointer quels sont les bons Français, les mauvais Français, ça me dégoûte. La France a aussi un nouveau visage et il ressemble étrangement au mien et il faut que ça rentre dans les cerveaux (…) C’est dangereux, c’est électoraliste et c’est stérile comme débat ». Et pour Amin Maalouf : « C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer ». Une manière très courtoise de dire que la stigmatisation de l’Autre n’est assurément pas le meilleur moyen de l’intégrer.

À quoi rime alors le fait qu’à moins d’une année avant les Régionales, on nous sort, coup sur coup, de derrière les fagots, d’abord la question du port du voile intégrale, ensuite cette prétention de vouloir, en paraphrasant le recteur de la mosquée de Lille Sud (lire page 7 à 11), conjuguer au présent, voire à l’impératif, quelque chose qui ne saurait l’être qu’au futur ? Pour Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman, la réponse ne fait pas le moindre doute : l’on assiste, écrit-il dans une récente tribune dans Le Monde, à « une instrumentalisation politique de la religion musulmane, présentée par certains comme une menace pour la cohésion nationale et le vivre ensemble ».

L’on ajoutera pour notre part qu’il pourrait être aussi vraisemblable que les soi-disant dérapages, qui n’ont jamais autant foisonné chez les hommes politiques de droite qu’à l’occasion des polémiques sur la burqa et l’identité, procèdent exactement de la même stratégie : rallier les derniers hésitants frontistes, non plus seulement par le discours et le programme, mais en usant cette fois de blagues tendancieuses et de fausses saillies pour leur paraître encore humainement plus proches, dans leur humaine bêtise.

M.C.

 
 
 
   
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