Vendredi 03 Septembre 2010  

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Tragédie grecque, dites-vous…

Contents d’avoir sauvé les banques de la faillite depuis l’effondrement de Lehman Brothers et l’effet dominos qui s’en est suivi à travers le monde dans le courant de l’année 2008, c’est à peine si les politiques ne clamèrent pas que la crise était déjà dernière nous. La banqueroute grecque, compte tenu des enjeux qu’elle impliquait pour l’Europe, a fini par démentir ce début d’euphorie. Le nouveau casse-tête était que, dans l’intérêt même de l’Europe, il fallait sauver la Grèce. La solidarité européenne n’étant donc pas absolument désintéressée, le sauvetage n’allait pas être inconditionnel. La condition ici est qu’Athènes, en contrepartie d’un programme de soutien de 110 milliards sur trois ans, doive se soumettre à un plan d’austérité à nul autre pareil. Ce serait, laisse-t-on entendre, le prix à payer pour les inconséquences de gestion relevant de la responsabilité des précédents gouvernements de ce pays. Et comme les gouvernements passent et les peuples demeurent, il n’est pas besoin d’être malin pour deviner à qui il revient de payer la facture. 


Mohammed CHOUAKI
Directeur de la publication

Laquelle facture prévoit – qui plus est, dans un pays où le pouvoir d’achat est déjà loin d’être fameux – des baisses drastiques de salaires et des hausses de taxes frappant de plein fouet la classe moyenne. Le Parlement, faute d’alternative, a bien avalé la pilule, mais pas la rue, où les violentes protestations contre ne semblent pas près de cesser, indiquant que la tragédie grecque est encore loin de connaître son dénouement.

Et sans doute faut-il entendre cette tragédie grecque au propre comme au figuré, à considérer, au passage, cet étrange clin d’oeil du hasard qui fait que l’Europe, à l’âme pétrie de la culture helléniste, n’allait pas s’en sortir du casse-tête grec complètement indemne. L’entente sur l’aide financière au gouvernement de Georges Papandréou à peine conclue, du reste non sans difficultés, Bruxelles, comme se prenant le pied dans le tapis, s’est trouvée aussitôt confrontée à la menace d’un krach général. Les places boursières prises de panique parce que ne voyant plus en ce pays qu’un futur tonneau des danaïdes dangereusement préjudiciable aux fonds spéculatifs, l’Europe, pour protéger toute la zone euro ce coup-ci, se devait de mettre encore une fois la main à la poche : 750 milliards, soit un budget équivalent à celui consenti par les États-Unis pour sauver leur propre système financier. Et pour rassurer… qui ? Encore une fois, la haute finance.

Le constat est là : au grand dam de tous les G8 et 20 qui ont appelé à une moralisation du système bancaire et procédé à des colmatages urgents par des mesures de régulation et de contrôle, c’est bien un retour à la case départ qui s’est produit, quand même il ne dit pas son nom, laissant prévoir qu’en réalité la tourmente ne ferait peut-être que commencer.

Et pour cause. D’une part, cet effort sans précédent fait par la Banque centrale européenne en lançant ses opérations de rachat d’obligations d’États n’a pas empêché, après une fugace éclaircie d’à peine quelques heures, la dégringolade continue de l’euro, descendu à la mi-mai jusqu’à 1,23 dollar sans qu’aucun signe sérieux de reprise ou d’apaisement ne se manifeste. D’autre part, il serait question aujourd’hui, ni plus ni moins, d’un droit de regard de Bruxelles sur les équilibres budgétaires des États. C’est ce que le président de la Commission José Manuel Barroso a dit en termes clairs, au risque d’offenser les susceptibilités nationales, et que Jean-Claude Trichet a souligné à son tour, en termes politiquement corrects, en réaffirmant la nécessité d’un contrôle renforcé de la politique financière et économique dans les 16 pays de la zone euro.

Et pour expliquer qu’il est « absolument crucial » que les gouvernements européens atteignent leurs objectifs fiscaux malgré le plan de sauvetage historique décidé dans la nuit du dimanche 9 au lundi 10 mai, les propos du président de la BCE sont loin d’être rassurants. « Il n’y a aucun doute que l’économie se trouve dans la situation la plus difficile depuis la Seconde Guerre mondiale, voire depuis la Première », a-t-il soutenu, avant d’ajouter, non sans établir – on y revient – un lien direct entre cette crise récente et la chute de Lehman Brothers il y a deux ans : « Nous avons vécu et vivons des moments vraiment dramatiques». L’usage insistant du présent indicatif ne souffrant aucune équivoque, force est d’en conclure qu’effectivement, face à des marchés financiers qui ne fonctionnent plus quoi que l’on fasse pour apaiser leurs appétits spéculatifs, le monde économique n’a pas fini de déchanter.

D’autant que l’équation aujourd’hui ne se pose pas dans les mêmes termes qu’en 2008. Alors qu’il avait suffi de prises de parts massives dans les capitaux des banques pour éviter, momentanément, l’effondrement de tout le système financier mondial, les États ne semblent avoir aujourd’hui d’autre ressource pour y parvenir que la promesse de tout faire pour réduire leurs déficits. D’où sans doute, entre autres déclarations plutôt sceptiques, celle de l’Allemand Günther Öttinger, commissaire européen à l’Énergie, pour résumer parfaitement la problématique présente et à venir : « Nous avons gagné du temps avec les décisions de ces derniers jours mais nous n’avons pas encore décidé de l’issue de la bataille ». C’est qu’il n’est pas sûr que, primo, la spontanéité des marchés s’accommode miraculeusement d’un hypothétique objectif qui ne peut être visé qu’à long terme, et que, secundo, les plans d’extrême rigueur qui s’annoncent ici et là, et dont on sait qui en supportera les frais, ne conduisent pas à des situations qui feraient écho à la gronde d’Athènes et de Salonique.

M.C.

 
 
 
   
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