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HAFID OUARDIRI,
DIRECTEUR DE LA
FONDATION L’ENTRE-CONNAISSANCE,
ANALYSE LE SURPRENANT
VOTE ANTI-MINARETS AU
REGARD DU MALAISE DES
SOCIÉTÉS EUROPÉENNES ET
DE LEUR BESOIN D’AVOIR
UN BOUC ÉMISSAIRE DU
FAIT DE LEUR INCAPACITÉ
À APPORTER DES SOLUTIONS
CONCRÈTES AUX VRAIS
PROBLÈMES.
Nul besoin de présenter
une personnalité aussi
connue et respectée que
Hafid Ouardiri. L’ancien
porte-parole de la
Mosquée de Genève œuvre
depuis des années pour
l’instauration d’un
dialogue interculturel
et interreligieux.
Directeur de la
fondation de l’Entre-Connaissance,
qui a pour objectif de
tisser des liens entre
la civilisation
islamique et le reste du
monde, il apporte à
Lakoom-info sa
contribution au sujet du
référendum suisse
anti-minarets.
Lakoom-info : Comment
avez-vous perçu la
décision d’interdire les
minarets ?
Hafid Ouardiri :
Depuis 2004, la mise en
scène de la stratégie du
bouc émissaire est
devenue l’instrument
politique par excellence
des partis populistes
d’extrême droite en
Suisse (UDC, UDF). Les
étrangers et tout
particulièrement les
musulmans sont pris pour
cible par le biais
d’initiatives et
d’affiches scandaleuses
par leurs accents
racistes, xénophobes,
discriminatoires et
islamophobes. Il y eut
les « moutons noirs »
qui ont illustré
l’initiative contre la
naturalisation des
étrangers (sous-entendu
les musulmans) et
l’affiche qui montre la
Suisse transpercée par
des minarets en forme de
missiles sous le regard
d’une femme en burqa
noire pour ne citer que
celles-ci.
La stratégie de la
rumeur au service de
l’exacerbation de la
peur que
représenteraient l’islam
et les musulmans pour la
nation helvétique est en
marche. Une méthode
savamment orchestrée par
celles et ceux qui
cultivent l’ignorance
qu’une grande partie du
peuple suisse a sur
l’islam. Tout cela pour
animer un sentiment de
haine, de mépris et de
rejet à l’égard d’une
grande partie de la
population qui est
musulmane et
parfaitement intégrée.
À partir de là, on ne
peut que considérer
cette décision comme
étant hostile aux
principes de la
Convention européenne
des droits de l’homme
dans ses articles 9, 13
et 14 que la Suisse a
ratifiée. Sans oublier
que cet article de loi
interdisant la
construction des
minarets est clairement
anticonstitutionnel et
discriminatoire comme
n’a cessé de le répéter
le Conseil fédéral avant
les votations du 29
novembre 2009.
Lakoom-info : Étiez-vous
surpris par cette
interdiction ou vous
vous attendiez à un tel
vote ?
Hafid Ouardiri :
À vrai dire, comme
l’ensemble des
musulmans, je n’ai pas
été surpris par ce vote
de la « honte », même
si, jusqu’au jour
fatidique, je continuais
à croire que le peuple
suisse allait faire
preuve d’une grande
responsabilité et d’une
maturité exceptionnelle
face à une question
aussi grave qui pouvait
être catastrophique pour
la Suisse, au niveau
national et bien sûr,
pire, au niveau
international. Nous
avons été trompés par le
discours rassurant mais
creux de toutes les
instances politiques,
religieuses, sociales et
culturelles. Ce fut donc
un choc parce qu’on ne
voulait pas le croire et
parce que nous avons
fait entièrement
confiance aux
responsables politiques
de ce pays. Que reflète
Lakoom-info : selon vous
un tel vote ?
Hafid Ouardiri :
À notre grand
désolément, nous avons
constaté qu’il y avait
un fossé entre les
élites pensantes et
dirigeantes du pays et
le peuple, tout
particulièrement les
électeurs de la Suisse
profonde. Le résultat de
ce vote nous condamne
injustement sur la base
de clichés mensongers
sur l’islam construits
de toutes pièces. Cela
nous a permis de
découvrir celles et ceux
qui étaient prêts à nous
respecter au nom de
l’idéal de la liberté et
de l’égalité, et bien
sûr les autres qui, quoi
que l’on fasse, nous
considèrent et nous
considéreront comme
incompatibles à leur
société qu’ils veulent
fermée sur eux-mêmes.
À toutes celles et ceux
qui ont dit non à cette
initiative
anti-minarets, donc oui
au vivre ensemble, nous
exprimons toute notre
reconnaissance et notre
respect.
Aux autres, je dis que
la peur n’est pas bonne
conseillère, surtout
lorsqu’elle est
injustement
instrumentalisée.
Je les invite à venir à
notre rencontre pour
nous connaître vraiment,
car dans l’échange on
peut changer ou en tout
cas évoluer, ne pas
exclure l’autre parce
qu’il est différent et
soi-disant dangereux. Ce
vote reflète le fait que
l’on peut, de manière
perverse, utiliser la
démocratie contre
elle-même et, plus
encore, que ce genre de
question qui touche aux
fondements universels de
la liberté ne doit pas
être soumis au peuple
sous prétexte qu’il est
souverain. Ce vote a
démontré les limites de
la démocratie directe
telle qu’elle s’applique
en Suisse. Suite à ce
résultat, les
politiciens de tous
bords doivent
sérieusement réfléchir
sur comment protéger la
Constitution contre ces
assauts populistes
extrémistes qui règnent
par la démagogie et la
propagande
discriminatoire.
D’un côté, je pense que
les musulmans ne doivent
en aucun cas nourrir un
sentiment de
victimisation, même si
dans ce cas ils ont été
victimes d’un coup
politique qui risque de
récidiver si rien n’est
fait entre-temps.
Ils doivent se prendre
en main, discuter des
problèmes en y apportant
des réponses concrètes,
s’investir beaucoup plus
à tous les niveaux de la
société car ils sont une
valeur ajoutée
inestimable et
incontournable quoi
qu’en pensent leurs
détracteurs. Pour cela,
il est impératif pour
eux qu’ils s’organisent
et qu’ils se concertent
sans jamais se couper du
reste de la société qui
est pour eux d’une
nécessité vitale. Je
tiens à rappeler qu’en
Suisse ce comportement
existe de manière
dynamique au sein de la
majorité de la
population musulmane,
riche elle-même de sa
grande diversité.
Malheureusement,
l’information ne
rapporte que les faits
négatifs et souvent sans
preuves avérées et qui
ne sont que des
épiphénomènes
minoritaires.
Cela ne dédouane pas les
musulmans du fait qu’ils
doivent intervenir, ici
et partout dans le
monde, lorsque l’islam
est instrumentalisé à
des fins qui ne sont pas
conformes à son message
de paix et d’équité pour
tout le genre humain.
Nous devons, et ce n’est
pas le moindre, nous
organiser pour élire nos
représentants de manière
démocratique afin qu’ils
ne nous soient ni
imposés ni
autoproclamés. Pour tout
cela, il faut du temps,
sans oublier que la
course est inégale entre
ceux qui diabolisent
l’islam et les musulmans
et les musulmans
eux-mêmes qui oeuvrent
sans relâche pour
l’entente et
l’apaisement dans un
esprit citoyen au sein
d’une société laïque et
égalitaire telle que la
Constitution l’affirme.
Lakoom-info : Peut-on
parler d’un certain
malaise au sein de la
société suisse ?
Hafid Ouardiri :
Les crises ne
connaissent pas de
frontières. Les
problèmes économiques,
sociaux et culturels
frappent de plein fouet
de nombreux pays qui
vivaient dans
l’abondance. Ajoutez à
cela les problèmes de la
violence, du terrorisme
et de l’insécurité, et
vous avez là tous les
ingrédients pour
alimenter le malaise. La
Suisse n’échappe pas à
l’évolution du monde,
même si certains
prêchent la politique du
repli sur soi et du
patriotisme à outrance.
Les partis populistes en
Suisse, comme partout en
Europe, n’ont pas de
réponses concrètes pour
résoudre les problèmes
déjà cités, raison pour
laquelle il est plus
facile pour eux de
désigner un bouc
émissaire qui est
aujourd’hui l’islam pour
faire valoir leur
patriotisme et leur
nationalisme exacerbé.
Le malaise, qui touche
la société suisse, est
celui qui consiste à ne
pas vouloir voir le
monde tel qu’il est, en
acceptant d’intégrer la
diversité culturelle et
religieuse comme des
facteurs régénérateurs
des sociétés humaines
qui auraient tendance,
par conservatisme, à
s’isoler du reste du
monde. Suite à ce vote,
les musulmans, toutes
origines confondues, ne
veulent pas être
l’instrument de ce
malaise.
Lakoom-info : Vous avez
adressé un recours
auprès de la Cour
européenne des droits de
l’homme à Strasbourg
contre l’interdiction
des minarets. Quelles
sont les chances d’un
tel recours ?
Hafid Ouardiri :
Suite au travail
excellent et bénévole
fourni par les cinq
éminents bâtonniers de
Suisse, de France et de
Belgique (Maître Pierre
de Preux, le Bâtonnier
Pascal Maurer, le
Bâtonnier Bertrand
Favreau, le Bâtonnier
Georges-Albert Dal,
Maître Christophe
Pettiti), une requête a
été adressée le 15
décembre 2009 à la Cour
européenne des droits de
l’homme à Strasbourg
contre cet article de
loi d’exception qui
interdit la construction
des minarets en Suisse.
Notre démarche s’inscrit
dans les principes du
droit et de la
démocratie. Par ce vote,
la Suisse viole les
articles 9, 13 et 14 de
la Convention qu’elle a
ratifiée. Les juristes
savent parfaitement que
c’est une requête qui
est complexe, elle va
susciter une grande et
grave réflexion autour
des principes des droits
de l’homme et de leur
application auprès des
États signataires. Cela
est bénéfique pour la
liberté de conscience et
de culte, car cette
requête dénonce la
discrimination à
l’échelle de l’État à
l’égard d’un groupe
particulier de la
population. C’est ce sur
quoi devront statuer les
juges du Tribunal de
Strasbourg. Nous avons
confiance en la justice
et quel que soit
l’aboutissement, nous
continuerons à aller
jusqu’au bout car les
droits de l’homme en
valent la peine.
Lakoom-info : Selon le
Président de la Cour
européenne des droits de
l’homme à Strasbourg, le
problème est compliqué
au niveau juridique.
Quand la Cour va-t-elle
statuer ?
Hafid Ouardiri :
Tout ce qui est
compliqué n’est pas
impossible à
entreprendre, surtout si
c’est le dernier recours
qui nous reste face à
ceux qui utilisent les
moyens de la démocratie
pour nous stigmatiser et
nous exclure. Nous avons
ajouté un peu plus de
démocratie à la
démocratie et un peu
plus de droit pour le
droit de nous défendre
contre cette injustice.
Dès que les bâtonniers
qui sont en charge de
cette requête le
sauront, nous vous en
informerons.
Lakoom-info : Avez-vous
reçu un soutien de la
part des organismes avec
lesquels vous travaillez
au sein de la Fondation
de l’Entre-Connaissance
?
Hafid Ouardiri :
Ceux qui nous ont
soutenus durant toute la
campagne avant la
votation continuent à le
faire jusqu’à ce jour.
Il s’agit bien sûr d’un
soutien de principe car
le problème qu’à soulevé
ce vote ne concerne pas
seulement les musulmans
mais, bien au-delà,
toutes celles et ceux
qui luttent contre les
discriminations, le
racisme, l’islamophobie
et qui sont au service
de l’application des
droits de l’homme ici et
partout dans le monde.
Lakoom-info : La
Fondation que vous
dirigez lutte pour
établir une meilleure
relation entre des gens
de différentes cultures.
Qu’est-ce qui peut
changer au sein de la
société suisse ?
Hafid Ouardiri :
Nous œuvrons avec
conviction à perpétuer
le dialogue (le parlé
vrai et non le dialogue
de convenance ou de
condescendance) car nous
sommes persuadés que la
rencontre pour une
meilleure connaissance
des uns et des autres
est le moyen par
excellence d’éradiquer
l’ignorance et empêcher
ceux qui l’utilisent à
des fins de haine et
d’exclusion. Nous sommes
conscients des obstacles
qui se dresseront sur
notre chemin mais nous
ne pouvons pas ignorer
les miracles que la
connaissance peut
engendrer chez des êtres
hostiles à toute
ouverture. Donc, nous
croyons et nous œuvrons
pour que la Suisse que
nous aimons soit ouverte
à elle-même et au monde
tel que ses fondements
le proclament.
Lakoom-info : Quel
regard portez-vous sur
l’avenir des musulmans
modérés en Suisse ?
Hafid Ouardiri :
Les musulmans,
lorsqu’ils vivent leur
foi telle que l’islam
l’enseigne, ont un
comportement du juste
milieu, c’est-à-dire
utile au genre humain
sans distinction de
race, de culture, de
philosophie, de croyance
ou de non croyance, et
ils se doivent d’être
respectueux de la
Création dans son
ensemble car ils en
sont, avec les autres,
responsables. Ceux, Dieu
merci très peu nombreux,
qui font preuve
d’extrémisme, de
violence, d’injustice,
de barbarie ou de tout
autre comportement
condamnable doivent
savoir que l’islam dont
ils se réclament les
condamne fermement et
sans détour. C’est donc
aux musulmans de faire
en sorte que ces
extrémistes soient
dénoncés d’une part et
mis hors de danger de
nuire d’autre part, que
ce soit en Suisse ou
partout ailleurs dans le
monde. Ce n’est qu’au
prix de cet effort que
nous pourrons démentir
les populistes de tous
bords qui nous accusent
à tort d’être complices
de ces égarés. Pour
conclure, je présente
mes meilleurs voeux pour
l’An neuf 2010 aux
lecteurs de Lakoom-Info
et les invite à méditer
sur le verset suivant :
« Il n’y rien de bon
dans beaucoup de leurs
échanges, sauf si l’un
d’eux ordonne une
charité, une bonne
action, ou une
conciliation entre les
gens. Et quiconque le
fait, cherchant
l’agrément de Dieu, à
celui-là Nous donnerons
une récompense énorme. »
(Le Coran, An-Nissa –
Les Femmes, 4 :114)
P.M.
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