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16ème édition du Maghreb des livres, Les mots profonds qui racontent l’Afrique du Nord

Par Zakaria FERDI

 

Chaque année, il y a des langues qui disparaissent. La destinée humaine comporte de ces étrangetés difficiles à cerner. L'écriture aide souvent les langues à rester en vie. Au Maghreb, la langue berbère reste encore une langue  parlée dans la rue; elle a traversé les époques les plus lointaines mais peu d'écrivains en font leur outil de travail.

Langue du Coran, la langue arabe vit une certaine renaissance depuis l'indépendance des pays de la région. Cependant la langue des pouvoirs en place, la langue de l'économie, la langue de la technologie et du savoir moderne reste le français. Fait surprenant, malgré les politiques d'arabisation mises en place dans ces pays, beaucoup d'écrivains y produisent leur oeuvre en langue française.

La langue est parfois une patrie. Et pourtant, on peut maitriser plusieurs langues et n’avoir point de patrie. Cioran en connaît un bout. « Un homme qui se respecte n’a pas de patrie. Une patrie c’est de la glu», écrivait-il dans Extrait d’écartèlement.

Lorsqu’on se sent obligé d’écrire, lorsqu’on est contraint d’écrire sinon on va devenir fou (pour paraphraser l’immense écrivain argentin Ernesto Sabato, l’auteur magique du Tunnel), on va vers la langue qui nous mène vers les autres, qui nous fait rencontrer l’humanité, qui nous rend à nous-mêmes.

Ce n’est pas facile, mais c’est toujours possible. Chaque année, on découvre de nouvelles plumes de langue française  au Maghreb. Ces écrivains apportent parfois une verve et une originalité remarquables. Mais comment  « entrent-ils » dans cette langue étrangère ? Comment font-ils le choix de la langue française? Comment et pourquoi oublient-ils d'écrire et de penser en berbère ou en arabe ?  Tous ces « exilés de la langue » ont-ils eux aussi cessé de penser (et de rêver ?) dans leur langue maternelle ?  Comment commence-t-on à écrire dans la langue de l’autre ? Est-ce qu’on trahit la langue des origines quand on va vers la langue française ?

Un poète rebelle

Sorti en 1956, en pleine guerre d’Algérie, Nedjma est un roman qui est tout de suite bien accueilli par la critique parisienne. Pourtant c'est en 1948 que Kateb Yacine propose la première version de son sublime roman à son éditeur, le Seuil. C’est en prison, à l'âge de seize ans, que l’auteur du Polygone étoilé (éd. du Seuil, 1968) découvre son peuple et devient poète. Sa mère sombre dans la folie, à la suite de son incarcération.

Célèbre et toujours rebelle, le poète s’oriente vers le théâtre populaire, il essaie alors de communiquer avec son public en arabe algérien et en berbère. Mais toute la poésie de Kateb Yacine n’est écrite qu’en français...Pour Kateb Yacine, la langue française est un butin de guerre qu'il faut savoir fructifier. 

Publié chez les éditions Julliard à la fin des années 50, Malek Haddad est un poète qui met l’étiquette de « roman » à ses poésies. L’auteur de l’incomparable le Quai aux fleurs ne répond plus cessera d’écrire en français dans l’Algérie indépendante.

Rachid Boudjedra quant à lui n’a pas cessé de crier, ici et là, qu’il n’écrirait plus en français dans les années 80, tout en produisant quelques textes en arabe mais il reviendra inévitablement à la langue française. L’auteur de la Répudiation (éd. Denoël, 1969) écrit toujours en langue française aujourd’hui.

Ancien officier de l’armée algérienne, Yasmina Khadra va de succès en succès. Ce n’est qu’en 2001 qu’il révèle sa véritable identité, Mohamed Moulessehoul. Installé à  Aix-en-Provence, il emprunte des chemins qui sont assez loin de la réalité des territoires dits arabes mais ses lecteurs, à travers le monde, le suivent bien.  

Yasmina Khadra a toujours écrit en langue française même quand il était publié uniquement en Algérie, dans les sociétés d’édition appartenant à l’état et censurant tout écrit aspirant à une quelconque liberté. L’auteur de l’Attentat (éd. Julliard, 2005), né dans le Sahara algérien, maitrise la langue arabe mais son éden littéraire ne se trouve que du côté de la langue française. Prix Goncourt 1987 pour son  roman la Nuit sacrée, Tahar Benjelloun est un auteur à succès en France.

Pourtant de nombreux critiques du « monde arabe » s’insurgent parfois pour  lui reprocher " le fait d’écrire pour plaire aux Français".  En revanche, ce reproche n’est pas fait pour Mohamed Khair Eddine, l’auteur inspiré du roman Agadir (sorti au début des années 60 chez le Seuil).

Contrairement à Benjelloun, Mohamed Khair Eddine a longtemps critiqué, de manière virulente, la dictature du roi Hassen II. « Ecrivain de l’exil, exilé de l’écriture, Mohamed Khair Eddine a longtemps cultivé cette particularité qui a façonné son mythe et singularisé son style.

L’adepte de la « guérilla linguistique » s’est lancé très tôt dans la quête de nouvelles formes d’expression qui révolutionnèrent, en son temps, les principes fondamentaux de l’écriture maghrébine de langue française », écrit Mahjoub Haguig dans Maroc-Hebdo de juin 2002.

Les chercheurs de lumière

Avec un premier roman à succès, Le Serment des barbares (éd. Gallimard, 1999) Boualem Sansal vient à la littérature à un âge avancé. Arabophone, il écrit une belle langue française.  Assia Djebbar fait désormais partie de l’Académie française : juste récompense pour une femme de lettres, d’origine berbère, de père instituteur, qui publie son premier roman, la Soif en 1957.

Traduite dans une vingtaine de langues, Fatma Zohra Imalayen, de son vrai nom, est souvent pressenti pour le prix Nobel.  C’est grâce à des écrivains ou journalistes comme Tahar Djaout (assassiné en 1993, auteur, entre autres, des Chercheurs d’os, paru aux éditions du Seuil en 1984) que l’œuvre de Cossery est relativement connue au Maghreb.

Tahar Djaout avait longuement interviewé Albert Cossery pour l’hebdomadaire de référence (dans les années 80), Algérie-Actualité. Poète de génie, Tahar Djaout n’a écrit qu’en langue française, lui dont la langue maternelle est le berbère et qui a vécu durant de longues années dans la capitale algérienne, Alger dont Albert Camus aimait raconter les splendeurs et la lumière.

« La poésie de Djaout est enfin enracinée dans le terroir africain. Ses racines et ses adhérences viennent à bout du macadam de la ville ; elles plongent dans l’humus ancestral du grand continent et dans ses rythmes », estime le critique Jean Déjeux dans Jeunes poètes algériens (éd.Saint-Germain-des-Prés, 1981). 

Malika Mokeddem vient du Kenadsa, dans le Sahara algérien. Après des études de médecine à Oran, puis à Paris, elle s’installe à Montpellier. Son premier roman, Les Hommes qui marchent est publié en 1990 aux éditions Grasset.  Arabophone, Malika Mokeddem écrit en français et vit en France ; elle se raconte et arrive à dire le malaise des femmes du Maghreb. La langue française la fait respirer et l’aide à vivre. 

C'est Victor Hugo et Mouloud Feraoun qui font donner l'amour du livre à Makhlouf Bouaich. Natif de Timezrit, dans la vallée de la Soummam, en Kabylie, il termine son premier roman en prison à cause de ses positions pour la défense de sa langue maternelle, le tamazight. Ce premier roman est écrit en français, tout comme le reste de ses fictions.    Plus tard, Makhlouf Bouaich, exilé en France, écrira de la poésie en berbère. Son roman Mémoires remuées paraît à Paris en 2000, chez Art Com.

Alliant engagement militant et humanisme, il est également l'auteur du roman les Malheurs de Maria (éditions le Manuscrit, Paris).

D’autres écrivains, plus jeunes, viennent apporter leur imaginaire infini et disent leurs multiples quêtes en arabe, en berbère ou en français. C’est le cas, entre autres, de Bachir Mefti, Mustapha Benfodil, Mohamed Badaoui, Hamza Zirem, Hamid Tibouchi, Iris Chibout, Brahim Tazaghart et tant d’autres. Dans l’ensemble, les littératures d’Afrique du Nord n’arrêtent pas de se renouveler avec bonheur et talent.

 

Z.F
 

 

 

 

 
 
   
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