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Chaque année, il y a des
langues qui
disparaissent. La
destinée humaine
comporte de ces
étrangetés difficiles à
cerner. L'écriture aide
souvent les langues à
rester en vie. Au
Maghreb, la langue
berbère reste encore une
langue parlée dans la
rue; elle a traversé les
époques les plus
lointaines mais peu
d'écrivains en font leur
outil de travail.
Langue du Coran, la
langue arabe vit une
certaine renaissance
depuis l'indépendance
des pays de la région.
Cependant la langue des
pouvoirs en place, la
langue de l'économie, la
langue de la technologie
et du savoir moderne
reste le français. Fait
surprenant, malgré les
politiques d'arabisation
mises en place dans ces
pays, beaucoup
d'écrivains y produisent
leur oeuvre en langue
française.
La langue est parfois
une patrie. Et pourtant,
on peut maitriser
plusieurs langues et
n’avoir point de patrie.
Cioran en connaît un
bout. « Un homme qui se
respecte n’a pas de
patrie. Une patrie c’est
de la glu», écrivait-il
dans Extrait
d’écartèlement.
Lorsqu’on se sent obligé
d’écrire, lorsqu’on est
contraint d’écrire sinon
on va devenir fou (pour
paraphraser l’immense
écrivain argentin
Ernesto Sabato, l’auteur
magique du Tunnel), on
va vers la langue qui
nous mène vers les
autres, qui nous fait
rencontrer l’humanité,
qui nous rend à
nous-mêmes.
Ce n’est pas facile,
mais c’est toujours
possible. Chaque année,
on découvre de nouvelles
plumes de langue
française au Maghreb.
Ces écrivains apportent
parfois une verve et une
originalité
remarquables. Mais
comment « entrent-ils »
dans cette langue
étrangère ? Comment
font-ils le choix de la
langue française?
Comment et pourquoi
oublient-ils d'écrire et
de penser en berbère ou
en arabe ? Tous ces «
exilés de la langue »
ont-ils eux aussi cessé
de penser (et de rêver
?) dans leur langue
maternelle ? Comment
commence-t-on à écrire
dans la langue de
l’autre ? Est-ce qu’on
trahit la langue des
origines quand on va
vers la langue française
?
Un poète rebelle
Sorti en 1956, en pleine
guerre d’Algérie, Nedjma
est un roman qui est
tout de suite bien
accueilli par la
critique parisienne.
Pourtant c'est en 1948
que Kateb Yacine propose
la première version de
son sublime roman à son
éditeur, le Seuil. C’est
en prison, à l'âge de
seize ans, que l’auteur
du Polygone étoilé (éd.
du Seuil, 1968) découvre
son peuple et devient
poète. Sa mère sombre
dans la folie, à la
suite de son
incarcération.
Célèbre et toujours
rebelle, le poète
s’oriente vers le
théâtre populaire, il
essaie alors de
communiquer avec son
public en arabe algérien
et en berbère. Mais
toute la poésie de Kateb
Yacine n’est écrite
qu’en français...Pour
Kateb Yacine, la langue
française est un butin
de guerre qu'il faut
savoir fructifier.
Publié chez les éditions
Julliard à la fin des
années 50, Malek Haddad
est un poète qui met
l’étiquette de « roman »
à ses poésies. L’auteur
de l’incomparable le
Quai aux fleurs ne
répond plus cessera
d’écrire en français
dans l’Algérie
indépendante.
Rachid Boudjedra quant à
lui n’a pas cessé de
crier, ici et là, qu’il
n’écrirait plus en
français dans les années
80, tout en produisant
quelques textes en arabe
mais il reviendra
inévitablement à la
langue française.
L’auteur de la
Répudiation (éd. Denoël,
1969) écrit toujours en
langue française
aujourd’hui.
Ancien officier de
l’armée algérienne,
Yasmina Khadra va de
succès en succès. Ce
n’est qu’en 2001 qu’il
révèle sa véritable
identité, Mohamed
Moulessehoul. Installé
à Aix-en-Provence, il
emprunte des chemins qui
sont assez loin de la
réalité des territoires
dits arabes mais ses
lecteurs, à travers le
monde, le suivent bien.
Yasmina Khadra a
toujours écrit en langue
française même quand il
était publié uniquement
en Algérie, dans les
sociétés d’édition
appartenant à l’état et
censurant tout écrit
aspirant à une
quelconque liberté.
L’auteur de l’Attentat
(éd. Julliard, 2005), né
dans le Sahara algérien,
maitrise la langue arabe
mais son éden littéraire
ne se trouve que du côté
de la langue française.
Prix Goncourt 1987 pour
son roman la Nuit
sacrée, Tahar Benjelloun
est un auteur à succès
en France.
Pourtant de nombreux
critiques du « monde
arabe » s’insurgent
parfois pour lui
reprocher " le fait
d’écrire pour plaire aux
Français". En revanche,
ce reproche n’est pas
fait pour Mohamed Khair
Eddine, l’auteur inspiré
du roman Agadir (sorti
au début des années 60
chez le Seuil).
Contrairement à
Benjelloun, Mohamed
Khair Eddine a longtemps
critiqué, de manière
virulente, la dictature
du roi Hassen II. «
Ecrivain de l’exil,
exilé de l’écriture,
Mohamed Khair Eddine a
longtemps cultivé cette
particularité qui a
façonné son mythe et
singularisé son style.
L’adepte de la «
guérilla linguistique »
s’est lancé très tôt
dans la quête de
nouvelles formes
d’expression qui
révolutionnèrent, en son
temps, les principes
fondamentaux de
l’écriture maghrébine de
langue française »,
écrit Mahjoub Haguig
dans Maroc-Hebdo de juin
2002.
Les chercheurs de
lumière
Avec un premier roman à
succès, Le Serment des
barbares (éd. Gallimard,
1999) Boualem Sansal
vient à la littérature à
un âge avancé.
Arabophone, il écrit une
belle langue française.
Assia Djebbar fait
désormais partie de
l’Académie française :
juste récompense pour
une femme de lettres,
d’origine berbère, de
père instituteur, qui
publie son premier
roman, la Soif en 1957.
Traduite dans une
vingtaine de langues,
Fatma Zohra Imalayen, de
son vrai nom, est
souvent pressenti pour
le prix Nobel. C’est
grâce à des écrivains ou
journalistes comme Tahar
Djaout (assassiné en
1993, auteur, entre
autres, des Chercheurs
d’os, paru aux éditions
du Seuil en 1984) que
l’œuvre de Cossery est
relativement connue au
Maghreb.
Tahar Djaout avait
longuement interviewé
Albert Cossery pour
l’hebdomadaire de
référence (dans les
années 80),
Algérie-Actualité. Poète
de génie, Tahar Djaout
n’a écrit qu’en langue
française, lui dont la
langue maternelle est le
berbère et qui a vécu
durant de longues années
dans la capitale
algérienne, Alger dont
Albert Camus aimait
raconter les splendeurs
et la lumière.
« La poésie de Djaout
est enfin enracinée dans
le terroir africain. Ses
racines et ses
adhérences viennent à
bout du macadam de la
ville ; elles plongent
dans l’humus ancestral
du grand continent et
dans ses rythmes »,
estime le critique Jean
Déjeux dans Jeunes
poètes algériens
(éd.Saint-Germain-des-Prés,
1981).
Malika Mokeddem vient du
Kenadsa, dans le Sahara
algérien. Après des
études de médecine à
Oran, puis à Paris, elle
s’installe à
Montpellier. Son premier
roman, Les Hommes qui
marchent est publié en
1990 aux éditions
Grasset. Arabophone,
Malika Mokeddem écrit en
français et vit en
France ; elle se raconte
et arrive à dire le
malaise des femmes du
Maghreb. La langue
française la fait
respirer et l’aide à
vivre.
C'est Victor Hugo et
Mouloud Feraoun qui font
donner l'amour du livre
à Makhlouf Bouaich.
Natif de Timezrit, dans
la vallée de la Soummam,
en Kabylie, il termine
son premier roman en
prison à cause de ses
positions pour la
défense de sa langue
maternelle, le
tamazight. Ce premier
roman est écrit en
français, tout comme le
reste de ses
fictions. Plus tard,
Makhlouf Bouaich, exilé
en France, écrira de la
poésie en berbère. Son
roman Mémoires remuées
paraît à Paris en 2000,
chez Art Com.
Alliant engagement
militant et humanisme,
il est également
l'auteur du roman les
Malheurs de Maria
(éditions le Manuscrit,
Paris).
D’autres écrivains, plus
jeunes, viennent
apporter leur imaginaire
infini et disent leurs
multiples quêtes en
arabe, en berbère ou en
français. C’est le cas,
entre autres, de Bachir
Mefti, Mustapha Benfodil,
Mohamed Badaoui, Hamza
Zirem, Hamid Tibouchi,
Iris Chibout, Brahim
Tazaghart et tant
d’autres. Dans
l’ensemble, les
littératures d’Afrique
du Nord n’arrêtent pas
de se renouveler avec
bonheur et talent.
Z.F |