|
Fils
de Hamza Boubekeur, recteur de la Mosquée de Paris de 1957 à
1982, le Dr. Dalil Boubekeur préside aux destinées de la
plus grande mosquée de France depuis 1992. Figure
incontournable dans l’espace musulman de France, il a été le
premier président du Conseil français du Culte musulman (CFCM)
de 2003 à 2008. Il s’attarde, ici, sur la visibilité de la
Maison de la Place du Puits de l’Ermite. Et souligne à grand
trait son rôle dans la transmission de l’islam authentique.
Discussions à bâtons rompus avec Lakoom-info.
Lakoom-info :
D’aucuns ont cru ‘’lire’’ dans les dernières élections du
CFCM les prémisses d’une éclipse -- lente mais irrémédiable
-- de la Mosquée de Paris du paysage religieux français.
Avez-vous le sentiment que l’institution dont vous présidez
les destinées risque, à terme, de faire les frais du
renouvellement de l’instance représentative de l’islam en
France.
Dalil Boubekeur :
Pas du
tout. Au contraire, la GMP ne cesse de gagner en visibilité
et en centralité. J’en veux pour illustration l’audience
grandissante dont elle jouit auprès des Musulmans de France.
Plus que jamais, les fidèles en font un lieu de
prédilection, une institution centrale dans le paysage
religieux français.
Lakoom-info :
Une audience intacte, dites-vous, mais tout de même sur fond
de recul de la représentation de la Fédération nationale de
la Grande Mosquée de Paris dans les structures organiques du
CFCM et des CRCM (conseils régionaux). Comment
expliquez-vous ce paradoxe ?
Dalil Boubekeur :
En
réalité, la GMP retrouve sa vocation première qui est de
représenter toute une histoire de la présence de l’islam en
France. Un islam de dialogue, de tolérance, d’ouverture. En
somme, l’attachement à des principes moraux tout à fait
compatibles avec les principes républicains, avec la vie des
musulmans dans un pays comme la France. Ces personnes se
retrouvent dans l’image de la GMP qui se veut une
institution ouverte sur les musulmans sans distinction, qui
ne prône pas de nationalisme fermé,
qui ne considère pas que l’islam soit le lien
essentiel de tous les musulmans vivant en France.
A ce titre, elle représente un symbole très important
d’islam et de présence officielle de l’islam en France. Il
n’y a pas d’autre institution religieuse en France qui
représente ni cette tradition, ni cette histoire ni les
valeurs véhiculées par la Mosquée. Notre Maison diffuse un
message d’union en direction des Musulmans de France. Au
travers de ses ‘’dourous’’ et de ses ‘’khotobs’’ (prêches),
de ses prises de position publiques et des déclarations
médiatiques de ses représentants, elle les invite en
permanence à ne pas pratiquer les divisions, encore moins ce
radicalisme qui a fait tant de mal à l’image
et au message paisible et tolérant de l’islam. Pour
toutes ces raisons, la GMP est plus centrale que jamais dans
le paysage religieux de la France. Nos imams y contribuent
par des ‘’dourous’’ et ‘’khotobs’’ dans la pure tradition de
la Mosquée.
Lakoom-info :
Ils sont combien à officier sous la bannière de la GMP ?
Dalil Boubekeur :
Des
centaines, répartis entre la Grande Mosquée de Paris et les
mosquées gérées par les associations affiliées à la
Fédération nationale de la GMP. Ils sont envoyés par le
ministère algérien des Affaires religieuses. Ils officient
de manière permanente ou à titre temporaire pour les besoins
du mois du ramadan. Nous venons d’en accueillir une
centaine.
Lakoom-info :
Précisément, la question des imams – en particulier leur
profil -- est au centre des débats sur le vécu de l’islam en
France. De nombreuses critiques fusent en direction des
imams. Ils sont accusés, tour à tour, de ne pas maîtriser la
langue française, d’être en décalage avec le vécu du pays
d’accueil, d’ignorer la législation qui est la sienne en
matière de politique cultuelle. Certains vont même jusqu’à
leur reprocher de prôner un islam radical.
Dalil Boubekeur :
Nous
en parlons en permanence avec nos interlocuteurs, qu’il
s’agisse du ministère français de l’Intérieur (qui gère le
Culte en France, ndlr) ou du ministère algérien des Affaires
religieuses (qui envoie les missions d’imams, ndlr). Avec
les uns et les autres, le débat est permanent. Nous ne
vivons pas du tout en vase clos. Nous soulignons en
permanence notre attachement à une somme de principes
essentiels : respect de la lettre coranique, respect de la
langue coranique, respect du
message de tolérance, respect de la loi française en matière
par exemple de mariage, en matière des usages. On ne peut
pas proposer de polygamie, on ne peut pas reconnaître des
châtiments ou reconnaître des pratiques qui sont, du reste,
étrangères à la religion musulmane…
Lakoom-info :
… vous faites allusion au débat de la burqa…
Dalil Boubekeur :
Tout à
fait. Trouvez moi un terme du coran qui évoque la burqa. Il
n’y en a pas. Effectivement, il y a des traditions – actes
isolés s’il en est -- qui ont tendance à être importés en
France. A la Grande Mosquée de Paris, nous nous en tenons à
une ligne qui a toujours été la nôtre. Nous ne cessons de la
rappeler à nos imams, nos fidèles et à l’ensemble de nos
partenaires. Nous voulons vivre dans un cadre culturel qui
est celui de l’Europe de la modernité, de l’évolution de la
pensée religieuse. Une pensée opposée au radicalisme et à la
politisation de la religion et de son message. ‘’Laissons la
religion se développer normalement selon ses valeurs’’. Tel
est notre credo et nous le disons à nos imams. Nous voulons
qu’ils répercutent cette image de tolérance, de modération
et d’ouverture que la Mosquée de paris prône. Nous sommes
très attentifs à leur rôle action et à leurs discours. A la
Mosquée de Paris, il n’y a pas de place pour la politique,
les lieux n’ont pas vocation à devenir une caisse de
résonance à des sujets non cultuels.
Lakoom-info :
Vous en parlez avec vos imams ?
Dalil Boubekeur :
C’est
un débat de tous les instants. Lequel – Dieu merci – se
traduit par une action religieuse à la mesure de nos
espérances et, surtout, conforme à la tradition et à
l’esprit de la Mosquée de Paris. Nos imams y sont
particulièrement attachés. La preuve ? Notre Maison n’a
jamais été prise en défaut. Aucune entorse à la
réglementation, ni aucune atteinte à l’ordre public n’y a
été enregistrée. Même dans les pires moments, au plus fort
de la poussée terroriste et l’expulsion d’imams qui s’en
était suivie, la Mosquée de Paris n’a été touchée. Nos imams
n’ont pas été sous surveillance et leur action n’a jamais
fait l’objet de suspicion. Cela se passe de commentaires.
Lakoom-info :
Comment expliquez-vous cela ?
DB :
Par l’attachement de la Mosquée de Paris à la lettre de
l’islam, une religion qui prône – on ne le répètera jamais
assez – la tolérance, le dialogue, la fraternité, l’amour et
bannit l’amour. Une religion aux antipodes des actes de
radicalisme, de violence et d’obscurantisme revendiqués en
son nom.
Lakoom-info :
L’agenda de la République et les multiples cérémonies vous
donnent une opportunité pour rencontrer des membres du
gouvernement français et des élus locaux. Quel discours
renvoient-ils de la GMP ? Le processus électoral de juin
2008 a-t-il changé leur perception du rôle de
l’Institution ?
Dalil Boubekeur :
Voici
à peine deux jours, j’étais invité à une cérémonie en
présence du président de la République. Une rencontre est
prévue avec le ministre de l’Intérieur. Fidèle à une
tradition bien établie, la Mairie de Paris s’est proposée de
venir à la Mosquée pour un iftar pendant le mois de Ramadan.
Nos relations avec les élus locaux aux quatre coins de la
France sont toujours plus nombreuses. C’est dire qu’aux yeux
des uns et des autres, l’intérêt et la centralité de la
Mosquée ne se démentent pas. Qu’ils soient membres du
gouvernement, élus ou animateurs du monde associatif, nos
interlocuteurs n’en finissent pas de faire valoir le rôle de
la GMP dans le paysage religieux français. Ils se
réjouissent de la relation, toujours privilégiée, qu’ils
entretiennent avec la Mosquée. Ils y voient une institution
incontournable dans toute discussion, tout dialogue sur la
place de l’islam en France. Leurs propos ne sont pas dénués
de messages au premier rang desquels celui-ci : si on veut
construire quelque chose de positif et de durable concernant
l’organisation de l’islam en France, il faut absolument que
la GMP en fasse partie. C’est pourquoi nous avons tenu à
participer aux travaux du CFCM – nous le faisons au niveau
du bureau --, à ne pas rompre. Les élections (auxquels la
Fédération nationale de la GMP n’a pas participé, ndlr),
c’est une autre affaire. Nous ne nous y sommes pas associés
pour une question de critères qui ne nous conviennent pas.
S’il n y aura pas de changement dans les critères, il y aura
un changement dans notre attitude. Pour l’instant, nous
participons aux travaux du CFCM. Nous prenons part à des
réunions communes comme pour l’annonce du ramadan et la
célébration de l’aid. Cette complémentarité, ce consensus
sont estimés aujourd’hui comme indispensables. Le rôle de la
Mosquée de Paris est indispensable. Il va au-delà du
symbole, il est organisationnel. Il contribuer de manière
décisive à donner de la voix à l’islam que nous aimons, que
nous pratiquons. Un islam fort de son image de tolérance,
d’une volonté de vivre avec son temps.
Lakoom-info :
En 2004, vous avez engagé de grands travaux de restauration.
Où en êtes-vous ?
Dalil Boubekeur :
Nous
avons terminé la première tranche. Elle a porté sur le
minaret, la mosaïque, le marbre, les jardins, la cour
d’honneur et les salles de prière. Le projet de restauration
n’est pas simple. Lieu patrimonial et historique classé, la
Mosquée est soumise, en tant que tel, à des travaux pointus,
délicats, suivis avec attention par le ministère de la
Culture et les Bâtiments de France. Des spécialistes se sont
attelés à restaurer les jardins et les jets d’eau. La
moindre petite intervention doit tenir compte de la
configuration initiale et des styles d’origine. Le ‘’zelidj’’
a été ramené de Fès. Le projet de restauration bénéficie du
soutien de ministères français, de la Ville de Paris, du
Conseil régional d’Ile de France, de l’Algérie et du Qatar.
Visitée à longueur d’année, la Mosquée accueillent des
touristes, des passionnées d’Histoire et de Patrimoine. Des
étudiants des Beaux arts, des architectes, des designers y
viennent en permanence, curieux d’en savoir plus sur ses
multiples facettes : calligraphie, céramique, bois, jardins
andalous, etc.
|